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Edouard Glissant, Philosophe, écrivain, romancier, créolisteL’écrivain et poète martiniquais Edouard Glissant. Héritier d'Aimé Césaire, est décédé le jeudi 3 février 2011 suite à des ennuis de santé. En effet, il souffrait de problèmes cardiaques et pulmonaires, il avait été hospitalisé l'été dernier. Le chantre de la créolisation et de « tout monde » nous a quitté en laissant derrière lui un trésor de littérature, et de lecture, près de quarante livres à parcourir et reparcourir pour les initiés.

Voici un extrait de sa pensée philosophique.

Aujourd'hui, le monde entier s'archipélise et se créolise

J'appelle créolisation la rencontre, l'interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures dans la totalité réalisée du monde-terre. [...]Les exemples de créolisation sont inépuisables et on observe qu'ils ont d'abord pris corps et se sont développés dans des situations archipéliques plutôt que continentales.

Ma proposition est qu'aujourd'hui, le monde entier s'archipélise et se créolise. [...]

J'appelle Chaos-monde le choc actuel de tant de cultures qui s'embrassent, se repoussent, disparaissent, subsistent pourtant, s'endorment ou se transforment, lentement ou à vitesse foudroyante : ces éclats, ces éclatements dont nous n'avons pas commencé de saisir le principe ni l'économie et dont nous ne pouvons pas prévoir l'emportement. Le Tout-Monde, qui est totalisant, n'est pas (pour nous) total.

Et j'appelle Poétique de la Relation ce possible de l'imaginaire qui nous porte à concevoir la globalité insaisissable d'un tel Chaos-monde, en même temps qu'il nous permet d'en relever quelque détail, et en particulier de chanter notre lieu, insondable et irréversible. L'imaginaire n'est pas le songe, ni l'évidé de l'illusion.

J'appelle Tout-Monde notre univers tel qu'il change et perdure en échangeant et, en même temps, la « vision » que nous en avons. La totalité-monde dans sa diversité physique et dans les représentations qu'elle nous inspire : que nous ne saurions plus chanter, dire ni travailler à souffrance à partir de notre seul lieu, sans plonger à l'imaginaire de cette totalité. Les poètes l'ont de tout temps pressenti. [...] La conjonction des histoires des peuples propos eaux poètes d'aujourd'hui une façon nouvelle. La mondialité, si elle se vérifie dans les oppressions et les exploitations des faibles par les puissants, se devine aussi et se vit par les poétiques, loin de toute généralisation. [...]

« Nous écrivons en présence de toutes les langues du monde [...] » Car avec toute langue qui disparaît s'efface à jamais une part de l'imaginaire humain : une part de forêt, de savane, ou de trottoir fou. [...]

L'imaginaire irradie et se refait dans l'emmêlé du Tout-Monde. L'emmêlement des langues à son tour nous est rendu lisible par la langue dont nous usons : notre usage de la langue ne peut plus être monolingue. [ ...]

L'éclat des littératures orales est ainsi venu, non pas certes remplacer l'écrit, mais en changer l'ordre. Écrire c'est vraiment dire : s'épandre au monde sans se disperser ni s'y diluer, et sans craindre d'y exercer ces pouvoirs de l'oralité qui conviennent tant à la diversité de toutes choses, a répétition, le ressassement, la parole circulaire, le cri en spirale, les cassures de la voix. [...]

Tous les peuples sont jeunes dans la totalité-monde. Il n'y a plus de vieilles civilisations qui veilleraient à la santé du Tout, comme des patriarches vêtus de sagesse séculaire, là même où d'autres peuples seraient ardents et comme sauvages d'une jeunesse non encore éprouvée. La Démesure a raccourci les temps et les a démultipliés [...] Nous sommes tous jeunes et anciens, sur les horizons. Cultures ataviques et cultures composites, colonisateurs et colonisés d'hier, oppresseurs et opprimés d'aujourd'hui. [...]

Parce que par exemple nous commençons à peine de concevoir qu'il est grande barbarie à exiger d'une communauté d'immigrés qu'elle« s'intègre » à la communauté qui la reçoit. La créolisation n'est pas une fusion, elle requiert que chaque composante persiste, même alors qu'elle change déjà. L'intégration est un rêve centraliste et autocratique. La diversité joue dans le lieu, court sur les temps, rompt et unit les voix (les langues). Un pays qui se créolise n'est pas un pays qui s'uniformise. La cadence bariolée des populations convient à la diversité-monde. La beauté d'un pays grandit de sa multiplicité.

TRAITE DU TOUT-MONDE, POÉTIQUE IV, ©GALLIMARD, 1997.